Naître dans les pesticides

Je suis revenue vivre dans le village où je suis née, au beau milieu des champs, dans un parc naturel régional (alors, à quoi peut bien ressembler un parc qui n’est pas naturel ?). Bien qu’habitant (ou parce que habitant) en pleine campagne, on ne peut pas sortir de chez soi, s’aérer, se dépenser, courir, marcher, faire du vélo… Partout à l’horizon, ce ne sont que champs sans âme, et sans barrières, sans protections : haie, forêt, montagne, cours d’eau, ou même autoroute… On sent pesticides, on respire pesticides, on ingère pesticides. Fatalement, on pense pesticides. On fait sécher le linge à l’extérieur : c’est une erreur. L’odeur colle à la peau, où qu’on aille.

Le ballet des pulvés est incessant. C’est la seule vie de ces petites bourgades chimiques, et ce sont les biocides qui l’apportent. Singeant les ailes des oiseaux, qu’elles remplacent, les rampes se déploient, majestueuses, toujours plus larges, toujours plus efficaces. Certains jours, quand les épandages battent leur plein (soit la plus grande partie de l’année, faisant fi des alizés et autres ondées), on est prié de rester hermétiquement enfermé, fenêtres calfeutrées, l’air étant positivement irrespirable.

L’odeur avertit, mais les couleurs sont là aussi, diverses et variées : une cuve est jaune, l’autre bleue ; les ailes sont d’une couleur, les cuves d’une autre. C’est beau comme un pulvérisateur. Je respire cet air depuis ma naissance, depuis avant même, depuis in utero. Je ne devrais plus le sentir ; pourtant, je ne m’y habitue pas, et il m’oppresse de plus en plus. J’ai dû développer une réaction d’intolérance (ça doit être psychologique). Mes parents, eux, ne sont pas nés dans les pesticides, ça leur donne un sacré avantage.

D’autres sont nés dans un port, je suis née dans les pesticides (et depuis mon enfance j’ai vu passer par là des produits chimiques bien divers). Ce ne sont certes pas les problèmes de santé qui me gênent le plus (les miens ni ceux des autres, qui n’en ont même pas conscience, c’est ce que je leur reproche), je suis une statistique bénéfique pour la croissance ; ce qui me gêne, c’est d’être assignée à résidence, de ne pouvoir sortir, de ne plus voir d’oiseaux, de ne plus en entendre, comme à Tchernobyl après l’apocalypse. C’est de ne plus voir d’insectes, de vers luisants, de vers de terre, c’est de voir le moindre brin d’herbe brûlé de Roundup, parce que ça a mérité qu’on lui fasse ça. C’est bien un paysage de fin des temps.

Les animaux qui ont résisté aux pesticides, aux insecticides, aux fongicides, aux herbicides, aux chasseurs six mois de l’année, aux dérogations de chasse les six autres mois, aux pièges, il faut qu’ils soient costauds. En fait, aucun animal n’est capable de résister à ça, c’est bien pour ça qu’il n’y en a plus, c’est pour ça que l’animal que je suis n’est plus vivant non plus. Les pesticides m’ont tuer. Je comprends les paysans qui se donnent la mort en avalant le contenu d’un bidon ; plutôt que de mourir à petit feu, il vaut mieux en finir d’un coup.

14/09/16